"Tristounet blanc succède à Tristounet brun": c'est par cette formule
que l'humoriste Nicolas Canteloup a commenté, sur Europe 1, le passage de témoin, à Matignon, entre François Fillon et Jean-Marc Auyrault (photo).
C'est l'exercice du jour dans tous
les médias: comparer les équipes gouvernementales. Passations de pouvoir dans les ministères obligent, la tentation est grande de profiter de l'annonce de la composition du
nouveau gouvernement pour vérifier que les engagements (nombre, parité, diversité) sont tenus... avec cette question: le duo Hollande-Ayrault fait-il
mieux que le tandem Sarko-Fillon? Et chaque camp choisit, finalement, ce qui l'arrange. Ainsi, côté UMP, les aboyeurs en chef (Nadine Morano sur Twitter et l'incontournable
Jean-François Copé, agaçant en chef de la majorité et futur emmerdeur en chef de l'opposition), on a lancé la bataille des chiffres. Le président avair promis de réduire le train de vie de l'Etat
en réduisant les salaires des ministres? Les calculs ont été faits. Le gouvernement Ayrault 1 coûtera plus cher à la France que le gouvernement Fillon 1: d'après eux, la baisse des salaires de 30% est compensée par le nombre élevé de ministres (34) et l'absence de secrétaires d'Etat (moins payés que les
"ministres").
Les médias ont fait le calcul (avec des résultats divergents, d'ailleurs). Si j'en crois le site d'Europe 1 [lire ICI], le gouvernement Fillon 1 coûtait 288 000€ brut par mois (avec 15
ministres et 4 secrétaires d'Etat, soit 19 membres). Le gouvernement Ayrault 1, avec 35 ministres (Premier ministre, ministres de plein exercice et ministres
délégués compris), coûtera 342 000€ brut mensuels (soit une hausse de 19% pour les finances publiques). Ceci dit, l'article souligne que le gouvernement Fillon à 19 n'a duré qu'un
mois... Après les législatives de juin 2007 (et la départ, par exemple, de Juppé, battu aux législatives), le gouvernement Fillon 2 comptait 37 membres ! Ainsi, la dernière équipe Fillon, forgée
en novembre 2010, coûtait 441 000€ brut mensuels. Autre entorse à l'argumentaire UMP: le gouvernement Fillon 1 ne comptait pas 19, mais 21 membres si l'on inclut, comme c'est fait pour l'équipe
Ayrault, le chef du gouvernement et, à l'époque, le Haut-commissaire Martin Hirsch. Bilan des courses: entre le début et la fin du quinquennat sarkozyste, le
coût du gouvernement pour les finances publiques a augmenté de 53% ! Et si l'on compare Fillon 3 à Ayrault 1, la baisse du coût du nouveau gouvernement est donc de 22%. Certes,
le coût total du gouvernement ne diminue pas autant (30%) que la baisse au cas par cas des salaires de ses membres, mais on est loin
de "l'imposture" dénoncée par le tandem Copé-Morano.
Au-delà de la question du coût (qui n'aura de sens qu'une fois les législatives passées, quand nous connaîtrons le nombre exact de
ministres maintenus et la composition de leurs cabinets), il y a aussi quelques valeurs et symboles qu'il est utile de prendre en considération. Personnellement, le nombre élevé de porte-feuilles
m'a irrité: dès hier, j'expliquais que le nombre élevé d'hommes à "caser" obligeait le couple exécutif à trouver autant de postes pour des femmes et, au final, respecter scrupuleusement
la parité (9 femmes et 9 hommes ministres de plein exercice + 8 femmes et 8 hommes ministres délégués). Dans cette équipe massive, on
découvre donc des nouvelles appellations qui ne convaincent pas nécessairement, à l'exemple de Delphine Batho qui devient "ministre déléguée à la Justice" sans autre précision (alors que tous ses
collègues héritent d'un périmètre détaillé) ! Dans cette équipe massive, on découvre aussi des noms de femmes politiques qui m'étaient inconnues, souvent des députées (ce qui confirme que M.
Ayrault, qui les a cotoyées ces cinq dernières années, est bien à l'origine de cette liste ministérielle). Heureusement pour l'équipe au pouvoir, il y
avait, dans le groupe socialiste à l'Assemblée, assez de femmes... car, compte-tenu de leur faible proportion, ce n'était pas gagné !
Mis à part ces "limites", le gouvernement Ayrault est une réussite:
1- Tous les membres du gouvernement sont égaux: certes, il n'y a pas de
secrétaires d'Etat (ce rend que François Fillon avait exploité pour grossir son effectif en expliquant qu'en nombre de ministres, les objectifs de campagne du candidat Sarkozy étaient maintenus
!), mais les 34 heureux élus ont un titre similaire. Certes, Laurent Fabius, le Juppé d'Hollande, est n°2 du gouvernement (un poids lourd, qui a déjà eu des fonctions plus importantes par le
passé, se retrouve forcément en tête de la hiérarchie...), mais M. Ayrault n'a pas été jusqu'à lui attribuer la fonction superficielle et égocentrique de
"ministre d'Etat", bien qu'il détienne un des porte-feuilles prioritaires (les relations internationales, notamment à l'échelle européenne, seront, comme ces derniers jours
l'ont montré, déterminantes).
2- A part le "cas" Fabius, l'ordre protocolaire a suivi l'ordre des priorités du nouveau
Président: ministre de l'Education n°3, ministre de la Justice n°4, ministre de l'Economie n°5... plaçant le ministère de l'Intérieur ou celui de la Défense plus loin qu'ils ne le
sont d'habitude.
3- Certaines nouvelles appellations, ambitieuses, apparaissent, montrant que
le nouveau Président parie sur l'énergie d'un ministre à temps-plein pour défendre "le Droit des femmes" (pour la prometteuse Najat Vallaud-Belkacem) ou encore le très commenté "Redressement
productif" où M. Montebourg aura du pain sur la planche, sans aucune garantie de succès, tant la tâche s'annonce rude ! N'oublions pas le ministère du
"Travail et du dialogue social" où Michel Sapin devra mettre en application un nouveau contrat de confiance avec les organisations syndicales, ou encore celui "de la Réforme
de l'Etat et de la Décentralisation" pour lequel Marylise Lebranchu (aubryiste, jusque-là candidate discrète au Perchoir de l'Assemblée) aura la charge de mener ce nouvel acte vers la
régionalisation à la française.
4- L'UMP dénonce des ministres inexpérimentés en trop grand nombre. Trois
contre-arguments permettent de détruire cette attaque que les ténors de la droite auraient dénoncés si la gauche l'avait elle-même employée. En 2002, le gouvernement Raffarin, issu d'une
alternance et bien peu "ouvert" (Chirac a regretté, plus tard, de faire une équipe "UMP"), a fait la place belle à ces nouveaux talents, peu
expérimentés, qui ont constitué, ensuite, le vivier dans lequel Sarkozy a pu puiser pour constituer ses propres gouvernements ! Par ailleurs, la gauche n'ayant pas été au
pouvoir depuis dix ans, trouver des responsables politiques expérimentés sans reprendre les "éléphants" (qu'aurait dit l'UMP si l'on avait nommé les Chevènement,
Hue, Jack Lang) ou les personna non grata (DSK ou encore Julien Dray). Enfin, je préfère donc une équipe inexpérimentée (dont l'âge moyen n'est pas si bas, d'ailleurs), composée d'élus légitimés par le suffrage universel, qui ont tout de même de fortes expériences locales ou parlementaires, et qui vont mettre leur détermination et
leur fierté au service des Français !
5- Enfin, la composition d'un gouvernement étant un savant
dosage, l'équipe formée hier est assez savoureuse. Je mets de côté la question de la place des courants socialistes: je pense que, comme moi, la
plupart des Français se fichent de savoir qui est plutôt hollandais, combien le gouvernement compte de "fidèles d'Aubry" ou de "proches de Ségolène". Je sais que ces dosages sont extrêmement
importants pour les socialistes, notamment pour François Hollande qui, quand il était Premier secrétaire, devait déjà composé avec ces courants multiples au sein desquels il instituait la fameuse
synthèse. Pourtant, ces dosages partisans ne m'intéressent pas car chacun, en tant que ministre (avec la discipline qu'elle implique), jouera collectif et non pour son présumé champion. En
revanche, la place donnée aux Verts et au PRG (pour l'instant, deux postes chacun), puis au MRC (non récompensé) est primordiale: le gouvernement
finalisé, après les législatives, devra représenter toute la diversité de la gauche pour ne pas tomber dans le piège de l'Etat-PS, déjà dénoncé par la droite ! Sarko voulait
la diversité? Sept ministres hollandais la représentent (trois issus de l'outer-mer, alors que souvent il n'y en a qu'un pour le poste de l'Outre-mer,
précisément; trois issus de l'immigration nord-africaine et une de l'immigration asiatique). Sarko voulait des ministres proches des gens, pour couper la domination des
élites issues des grandes écoles? Seuls cinq ministres hollandais ont fait l'ENA, la plupart ayant un diplôme universitaire
correspondant à leur domaine professionnel. Paris réussis !
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